Enfant chérie du Festival
de Cannes, Naomi
Kawase en a fait du chemin depuis sa Caméra d’Or
remportée en 1997 pour Suzaku.
Dix ans auront suffit à cette
réalisatrice nippone pour s'octroyer une place de choix
parmi la crème des crèmes des cinéastes dits
« auteurs ». Consécration suprême avec le
Grand Prix du jury du 60e Festival de Cannes attribué
à son drame contemplatif
La Forêt de Mogari. Retour sur une réalisatrice
discrète.
Nara,
ville natale
Sa ville natale, Nara (située à
l'ouest du Japon), Naomi Kawase en a toujours fait le point de
départ de ses films. Abandonnée par ses parents
à la naissance, ce sont ces grands-parents qui ont pris en
charge son éducation. En quête perpétuelle de
ses racines, Nara constitue l'ancrage identitaire de Naomi Kawase.
De Suzaku à La Forêt de
Mogari, en passant par Shara,
cette ancienne capitale nipponne est omniprésente. Non loin
de là, justement, se situe la forêt de Mogari, une
région montagneuse dans laquelle, chose inhabituelle au
Japon, on enterre les morts sans crémation. Cinéaste
de l'intime, Naomi Kawase n'a cessé d'explorer les
événements de sa vie pour les imprimer sur pellicule.
Son documentaire Dans
ses Bras retrace son parcours, à la recherche
du père qui l'a abandonnée. Des années plus
tard, elle décrit les liens charnels qui l'unissent à
sa grand-mère dans
Naissance et maternité. Une grand-mère
atteinte de légère démence sénile, qui
fut à l'origine de La Forêt de
Mogari. Vie et cinéma se confondent dans
l'itinéraire de cette artiste sensible. « C'est
formidable d'avoir pu faire des films et de continuer à en
faire. Je suis contente. C'est très dur de réaliser.
Je crois que c'est aussi difficile que de vivre ; cela ressemble
à la vie. »
Au fil
des films
Naomi Kawase a étudié la
photographie à l'Ecole des Arts visuels d'Osaka et y a
réalisé quelques films expérimentaux vers la
fin des années 80. Dès 1993, la novice reçoit
un prix d'encouragement au Festival de l'Image de Tokyo pour son
documentaire Dans ses Bras, ainsi que le prix de
la presse Fipresci au Festival d'Yamagat. Les prix
s'enchaînent avec la Caméra d'Or pour
Suzaku, un nouveau prix Fipresci pour
Hotaru,
jusqu'au Grand Prix du jury à Cannes pour La
Forêt de Mogari.
Artiste indépendante, elle assure, outre
la mise en scène, le financement, la production et le
scénario de La Forêt de Mogari, tel
un vrai artisan. « Dans l'industrie
cinématographique japonaise, réaliser des films est
considéré comme un domaine où il faut se
dépasser et qui nécessite de la souffrance.
Poursuivre un rêve en s'économisant, c'est quelque
chose qui serait pardonné à un homme mais pas
à une femme. Cette sorte d'intolérance de la vieille
génération est toujours apparente au Japon et c'est
toujours une grande barrière à surmonter.
»
Privilégiant la sincérité
de ses personnages à la complexité d'une intrigue,
Naomi Kawase fait souvent appel à des acteurs amateurs. Pour
La Forêt de Mogari, elle a casté
Uda
Shigeki, un comédien non professionnel qui a
séjourné pendant trois mois dans une maison de
retraite pour travailler son rôle.
Mo
Agari
Mogari désigne la période
consacrée au deuil. Etymologiquement, Mo Agari,
symbolise la fin du deuil. La Forêt de
Mogari évoque la complicité entre un vieil
homme, inconsolable depuis la mort de son épouse
trente-trois ans plus tôt et une aide-soignante qui vit avec
la douleur d'un enfant disparu. « C'est une grande
empathie qui les lie l'un à l'autre et non un sentiment de
tristesse. Ceux qui ont perdu un être cher sont souvent plus
sensibles à la douleur des autres. »
Cette oeuvre contemplative met en avant le
pouvoir rédempteur de la nature. Au bord du
désespoir, ces deux êtres vont fuir à travers
la forêt, lieu qui va les rattacher à la vie.
« La nature existe en soi, indépendamment de toute
intervention de l'homme. On s'y sent protégé.
» Dans ce film, on entend le murmure du vent, la force
d'un orage, le crépitement du feu. Naomi Kawase accorde une
place majeure aux éléments naturels. «
C'est quand nous trouvons du réconfort dans des choses
immatérielles telles que les sentiments humains, la
lumière et le vent, ou l'ombre de quelqu'un qui vient de
mourir, que nous pouvons alors assumer notre solitude.
»
Un souffle d'espoir intervient à la fin
de cette fugue céleste lorsque le vieil homme déclare
: « Je vais dormir dans la terre. Comme je me sens bien !
» Nature rédemptrice et apaisante, tel serait le
message véhiculé par Naomi Kawase.Ainsi a-t-elle
terminé son discours cannois par ces quelques mots :
« Quand on trouve ce point d'appui dans le monde, on peut
être tout seul et continuer. Merci d'avoir
apprécié mon film, d'avoir reconnu ce que je voulais
dire à travers lui. Merci beaucoup ! Ce monde est formidable
! » Merci Naomi.
Pour voir la bande-annonce, c'est ici.
Commentaires